Il y a quelque chose de contrariant dans la photographie argentique, et c’est exactement ce qu’on vient y chercher. Un boîtier mécanique ne montre pas l’image qu’il vient de prendre. Il ne permet pas de recommencer. Il impose un nombre de vues fini, décidé avant de sortir, et il faut attendre le développement pour savoir si l’on avait raison.

Formulée ainsi, la pratique relève de l’entêtement. Elle connaît pourtant un regain durable qui, comme beaucoup de ce dont nous parlons dans la rubrique Objets, ne ressemble pas à une mode : les laboratoires rouvrent, les boîtiers d’occasion se revendent bien, et des fabricants ont relancé des émulsions qu’ils avaient abandonnées. Il y a donc autre chose en jeu qu’un accès de nostalgie.

Un objet qui survit à ses fabricants

Commençons par l’objet, parce qu’il est remarquable à lui seul.

Un boîtier mécanique des années soixante-dix fonctionne encore. Pas « peut encore fonctionner après restauration » : il fonctionne, sorti d’un tiroir, à condition que ses rideaux n’aient pas durci. Il n’a besoin d’aucune mise à jour, d’aucun compte, d’aucun serveur. Certains modèles n’ont même pas besoin de pile : la cellule de mesure en consomme une, le reste est entièrement mécanique, et sans pile on perd la mesure mais pas l’appareil.

Il se répare, ce qui est devenu un argument. Les pièces sont mécaniques, les plans circulent, et il existe encore des artisans capables d’un nettoyage-lubrification-réglage qui rend vingt ans de service à un boîtier fatigué. Dans la catégorie des objets techniques dont nous parlons dans la rubrique Objets, c’est à peu près le seul dont on puisse affirmer qu’il sera encore utilisable dans trente ans, et on peut l’affirmer parce qu’il en a déjà cinquante.

Cette longévité tient à une absence : il n’y a rien dedans qui dépende de quelqu’un d’autre. Nous consacrons un article distinct à cette question du logiciel comme partie de l’objet, qui explique pourquoi la plupart de nos appareils contemporains n’auront pas cette chance.

Trois contraintes, et ce qu’elles produisent

La première est le nombre de vues. Une pellicule en contient une quantité déterminée, et ce nombre organise la sortie entière. On ne photographie pas de la même manière quand il reste trente vues et quand il en reste quatre. La sélection se fait avant le déclenchement, dans la tête, au lieu de se faire après, devant un écran.

Le chargement d'une pellicule : un geste qui engage les trente-six vues suivantes.
Le chargement d'une pellicule : un geste qui engage les trente-six vues suivantes.

La deuxième est le coût unitaire. Chaque vue coûte quelque chose : la pellicule, le développement, éventuellement le tirage. Le déclenchement cesse d’être gratuit, ce qui change entièrement son statut. En numérique, photographier peu demande une discipline ; en argentique, c’est la situation par défaut.

La troisième est le délai. Entre la prise de vue et la vision du résultat, il se passe des jours, parfois des semaines. Ce différé a un effet qu’aucun réglage ne reproduit : il coupe la boucle de correction immédiate. On ne peut pas ajuster en regardant, donc il faut décider en regardant la scène, pas l’écran.

Ces trois contraintes se renforcent. Prises ensemble, elles déplacent l’attention de l’appareil vers le sujet, ce qui est le mouvement que la plupart des photographes cherchent à obtenir et que la facilité technique contrarie.

Contrainte Effet immédiat Ce qu’elle déplace
Nombre de vues fini On ne déclenche pas à la volée La sélection se fait avant, pas après
Coût par vue Chaque image engage quelque chose Photographier peu devient le défaut, pas une discipline
Délai avant le résultat Pas de correction immédiate On regarde la scène au lieu de l’écran

Ce que le numérique fait mieux, et qu’il faut dire

Il serait malhonnête de laisser croire que l’argentique l’emporte sur toute la ligne.

Un capteur numérique récent voit dans des conditions de lumière où aucune pellicule ne donne de résultat exploitable. La correction du moment de la prise de vue, la rafale, la vérification immédiate sont des avantages décisifs dans tous les contextes où l’on ne peut pas se permettre de rater : un reportage, un événement unique, un travail commandé.

Le coût, sur la durée, penche également du côté numérique dès que le volume augmente, et cette arithmétique du long terme vaut pour tout équipement qu’on garde plusieurs années. Et la chaîne de traitement contemporaine offre une latitude de retouche sans équivalent.

L’argentique n’est donc pas un meilleur outil. C’est un outil différent, dont les défauts constituent précisément l’intérêt pour un usage donné. Prétendre l’inverse dessert la pratique en la rendant suspecte.

La matière, qui n’est pas un argument mystique

Reste la question du rendu, sur laquelle il se dit beaucoup de choses invérifiables.

Ce qu’on peut affirmer sans se tromper : une émulsion réagit à la lumière différemment d’un capteur, en particulier dans les hautes lumières, où elle sature plus progressivement. Le grain est une structure physique, irrégulière, qui ne ressemble pas au bruit numérique, lequel est produit par l’électronique et possède sa propre signature. Ces différences sont réelles et se constatent.

Ce qui relève de la croyance : l’idée qu’il y aurait là une supériorité intrinsèque, une « âme » que le numérique ne pourrait pas atteindre. Les simulations logicielles reproduisent aujourd’hui une bonne partie de ces caractéristiques, et un œil non prévenu se trompe régulièrement.

La différence tient moins au résultat qu’au processus. Celui qui a fait trente-six photographies en sachant qu’elles coûtaient quelque chose n’a pas produit les mêmes images que celui qui en a fait six cents. Ce n’est pas la pellicule qui crée cet écart, c’est la contrainte qu’elle impose.

Développer, ou le plaisir du geste

Une partie des pratiquants s’arrête au boîtier et confie le reste à un laboratoire. Une autre développe, et cette étape change la nature de l’activité.

Les négatifs suspendus après développement, l'étape où l'on découvre enfin ce qu'on avait pris.
Les négatifs suspendus après développement, l'étape où l'on découvre enfin ce qu'on avait pris.

Le noir et blanc est accessible : une cuve, quelques produits, un minuteur, un endroit où l’on peut faire le noir le temps du chargement. Les produits se conservent, les températures sont tolérantes, et l’erreur est rarement totale. Le résultat apparaît sur la pellicule après quelques minutes, et ce moment reste saisissant quel que soit le nombre de fois où on l’a vécu.

La couleur est plus exigeante sur la température et pardonne moins. Beaucoup développent leur noir et blanc et confient leur couleur à un laboratoire, ce qui est un partage raisonnable.

Le tirage sous agrandisseur constitue encore une autre pratique, plus lourde en matériel et en place, qui s’apparente davantage à l’estampe qu’à la photographie. Elle a ses adeptes et sa logique propre.

Pour qui, pour quoi

La pratique a du sens pour qui photographie peu, lentement, et pour soi. Elle convient mal à qui a besoin d’un résultat garanti.

Elle a un autre intérêt, moins avouable et parfaitement légitime : elle procure du plaisir. Un boîtier mécanique bien conçu offre une qualité de manipulation que les appareils contemporains ont abandonnée. La résistance de la bague de mise au point, le bruit du déclencheur, le mouvement du levier d’armement constituent une expérience tactile. Ce sont des objets qu’on a envie de prendre en main, ce qui n’est pas un argument technique mais reste une raison valable de les utiliser.

C’est aussi, accessoirement, une des rares pratiques techniques où un objet acheté d’occasion pour une somme modeste rend un service identique à celui qu’il rendait il y a quarante ans. Nous traitons des achats d’occasion et de leurs pièges dans la rubrique Usages ; l’argentique y constitue l’exception heureuse, celle où l’ancien n’est pas un compromis.