Une culture qui a maintenant une histoire
Il fut un temps où aimer les ordinateurs, les jeux vidéo ou la science-fiction vous classait dans une marge. Ce temps est passé, et son passage a laissé des traces : des œuvres, des lieux, des communautés, des disputes, et une quantité considérable de documents que presque personne ne conserve. C'est cette matière qui nous occupe.
Le mot « geek » lui-même a une trajectoire instructive. Il a désigné une bizarrerie de foire, puis une insulte de cour de récréation, puis un signe de ralliement, puis un argument marketing, et il est aujourd'hui suffisamment usé pour qu'on puisse l'employer sans drapeau. Un livre paru en 2005 sous le titre Geek Chic documentait déjà ce basculement, à un moment où il paraissait encore surprenant. Vingt ans plus tard, le basculement est achevé et c'est précisément ce qui le rend observable.
La mémoire du web français
Ce domaine a lui-même une histoire, et nous n'avons pas de raison de la cacher. Il a hébergé entre 2007 et 2011 un carnet consacré au croisement entre technologie, design et luxe, qui accompagnait une série de soirées parisiennes réunissant des auteurs de blogs. La première s'est tenue au début du mois de septembre 2007 dans la salle privée d'un établissement du boulevard de Clichy, à Paris. Les inscriptions étaient plafonnées à six cents ; le bilan publié le 11 septembre faisait état de plus de quatre cents participants et de quinze partenaires. Une bannière avait été relayée par une quarantaine de blogs. Un deuxième opus fut annoncé en novembre de la même année.
Nous racontons cet épisode sans nommer personne. Les organisateurs, les participants et les partenaires étaient des personnes privées et des entreprises qui n'ont pas demandé à figurer ici bien des années plus tard. Ce qui nous intéresse n'est pas l'annuaire, c'est le fait social : à cette époque, une centaine de personnes qui écrivaient sur internet se déplaçaient pour se rencontrer dans une arrière-salle, et cela paraissait naturel. La blogosphère française avait une géographie physique.
Cette mémoire-là disparaît vite. Les hébergeurs ferment, les noms de domaine expirent, les plateformes suppriment leurs archives sans prévenir. Les quelques captures qui subsistent dans les archives du web sont souvent tout ce qui reste d'une publication de plusieurs années. Documenter cela est une forme modeste de conservation.
Rétrogaming : au-delà de la nostalgie
Rejouer à un jeu de 1993 n'a d'intérêt que si l'on accepte de le regarder pour ce qu'il est, pas pour ce dont on se souvient. La nostalgie est un filtre commode et trompeur : elle embellit ce qui était médiocre et fait oublier ce qui était réellement inventif. Le travail intéressant consiste à distinguer les deux.
Les contraintes techniques de l'époque sont à cet égard une mine. Une palette de seize couleurs, trois voies sonores ou soixante-quatre kilo-octets de mémoire ne sont pas des handicaps pittoresques : ce sont des cadres formels, au même titre que le sonnet ou le format carré en photographie. Les solutions trouvées à l'intérieur de ces cadres relèvent souvent de l'invention pure, et elles restent lisibles aujourd'hui.
La question de la conservation se pose là aussi, et plus durement qu'ailleurs. Un jeu dont les serveurs sont éteints n'existe plus. Un jeu lié à un compte en ligne disparaît avec le compte. L'émulation, l'archivage et la documentation technique ne sont pas des loisirs de collectionneur mais la seule façon de garder un accès à ces œuvres.
Science-fiction et imaginaires techniques
La science-fiction n'a jamais prédit grand-chose, et ce n'est pas son objet. Elle fabrique des images mentales qui, elles, finissent par orienter ce qu'on construit. Les ingénieurs ont lu des romans, et les objets qu'ils dessinent portent la trace de ces lectures, parfois jusqu'au ridicule. Cette circulation entre fiction et industrie est un fil que nous suivons régulièrement.
Elle se lit dans le vocabulaire autant que dans les formes. Beaucoup de termes techniques courants viennent de romans ou de films, et transportent avec eux des présupposés dont on ne mesure plus la charge. Nommer une chose, c'est déjà décider de ce qu'elle sera.
| Contenant | Ce qu'il favorise | Ce qu'il perd |
|---|---|---|
| Le forum | La réponse longue, retrouvable des années plus tard | La spontanéité et le rythme |
| La liste de diffusion | Un ton épistolaire, sans compte à créer | L'archivage, laissé à chacun |
| Le salon en temps réel | La coordination et l'entraide immédiate | Presque toute la mémoire |
Les communautés et leurs formes successives
Avant les réseaux sociaux, la sociabilité en ligne avait d'autres contenants : les forums, les listes de diffusion, les salons de discussion, les réseaux de serveurs amateurs. Chacun imposait une forme à ce qui s'y disait. Un forum organise la conversation en fils persistants, consultables des années plus tard, et favorise les réponses longues. Un salon en temps réel produit l'inverse : du bref, du vif, et rien qui se conserve.
Observer ces contenants apprend davantage sur les communautés que le décompte de leurs membres. La modération, le statut des anciens, les rituels d'entrée, la façon dont un groupe se scinde quand il devient trop grand : ce sont des questions d'organisation sociale, et elles se rejouent à l'identique sur chaque nouvelle plateforme, généralement sans que personne ne se souvienne des précédents.
Le logiciel libre occupe dans cette histoire une place à part, parce qu'il a produit en plus une doctrine, des licences et des institutions. On peut en discuter les choix ; on ne peut pas lui retirer d'avoir posé tôt des questions que l'industrie découvre tardivement, sur la propriété du code, la dépendance à un fournisseur unique et la pérennité des outils.
Ce que nous ne faisons pas
Pas d'actualité chaude : les annonces, les mises à jour et les polémiques du moment sont traitées ailleurs, et mieux. Pas de critique de sortie non plus, du moins pas systématiquement. Nous écrivons sur une œuvre quand nous avons quelque chose à en dire, ce qui arrive rarement dans la semaine de sa parution.
Si vous cherchez l'actualité informatique et les questions de sécurité, elles relèvent d'autres publications, et nous y renvoyons quand c'est utile. Ici, il est question de ce qui reste une fois l'actualité passée. Les objets dont parle cette culture sont traités dans la rubrique Objets, et leur versant vestimentaire dans Style.
Les articles de la rubrique
2007 : quand la blogosphère française avait une adresse
Au début du mois de septembre 2007, plusieurs centaines de personnes qui écrivaient sur internet se sont retrouvées dans l'arrière-salle d'un établissement parisien. Ce domaine en a tenu la chronique. Ce qui frappe aujourd'hui n'est pas la soirée elle-même, mais ce qu'elle suppose d'une époque.
Petit glossaire des mots qui ont changé de sens
Le vocabulaire technique a une particularité : il circule. Il passe du laboratoire au grand public, change de sens en route, et finit parfois par signifier l'inverse de ce qu'il désignait. Petit relevé, par ordre alphabétique.
Conserver le web : entretien sur un métier d'urgence
Entretien avec un profil-type d'archiviste du web. Précision : il s'agit d'un personnage construit à partir de pratiques documentées du métier, pas d'une personne réelle. Nous ne prêtons jamais de propos à quelqu'un d'existant.
Rétrogaming : la contrainte comme forme
Rejouer à un jeu ancien n'a d'intérêt que si l'on accepte de le regarder pour ce qu'il est, pas pour ce dont on se souvient. La nostalgie embellit le médiocre et fait oublier l'inventif. Séparer les deux demande un peu de méthode.
Quand la fiction fournit les mots de l'industrie
La science-fiction n'a jamais rien prédit, et ce n'est pas son objet. Elle fabrique des images mentales qui finissent par orienter ce qu'on construit, et surtout elle fournit les mots. Nommer une chose, c'est déjà décider de ce qu'elle sera.
Forums, listes, salons : la forme fait la conversation
Un forum organise la conversation en fils persistants et favorise les réponses longues. Un salon en temps réel produit l'inverse. Observer ces contenants apprend davantage sur les communautés que le décompte de leurs membres.






