Au début du mois de septembre 2007, dans l’arrière-salle d’un établissement du boulevard de Clichy, à Paris, plusieurs centaines de personnes qui écrivaient sur internet se sont retrouvées. L’accès était gratuit, l’inscription obligatoire et les places plafonnées à six cents. Le bilan publié le 11 septembre faisait état de plus de quatre cents participants et de quinze partenaires. Une bannière annonçant l’événement avait été relayée par une quarantaine de blogs. Un deuxième épisode fut annoncé le 12 novembre de la même année, avec un nouveau lieu et de nouveaux exposants.
Ce domaine tenait alors la chronique de cet événement. Les quelques pages qui en subsistent dans les archives du web constituent aujourd’hui l’essentiel de ce qu’il en reste. Elles méritent mieux qu’un haussement d’épaules attendri, parce qu’elles documentent une configuration qui a disparu.
Une précision de méthode
Nous ne nommerons personne dans cet article. Les archives contiennent les noms des organisateurs, celui de l’auteur du site, ceux de dizaines de participants et les adresses de leurs blogs personnels. Ces informations ont été publiées en 2007, dans un contexte déterminé, par des gens qui n’imaginaient pas qu’elles seraient reprises deux décennies plus tard sur un site dont ils ignorent tout.
Ce qui nous intéresse n’est pas l’annuaire mais le fait social. Et le fait social se décrit très bien sans nommer quiconque.
Ce que suppose une arrière-salle
Commençons par l’évidence, qui est aussi le plus intéressant : il fallait se déplacer. Les formes de sociabilité en ligne de l’époque, que nous décrivons dans forums, listes et salons, n’y suffisaient visiblement pas. Traverser Paris un soir de début septembre, trouver l’établissement, traverser la salle principale pour accéder à la salle privée du fond. Cela représente deux heures de la vie de chacun, au bas mot.
Plusieurs centaines de personnes ont jugé que l’opération valait le coup. C’est le point remarquable. Elles écrivaient sur internet, un média dont la promesse explicite était précisément de supprimer la distance, et elles consacraient une soirée à annuler cette suppression.
L’explication tient en partie à la taille du milieu. La blogosphère francophone de 2007 était assez restreinte pour qu’on puisse en connaître les principaux auteurs, et assez vaste pour qu’on ne les connaisse pas tous. C’est la dimension exacte à laquelle un rassemblement physique a du sens : on y croise des gens qu’on lit sans les avoir jamais vus. En dessous, tout le monde se connaît déjà ; au-dessus, le rassemblement devient un congrès.
La bannière, ou l’ancêtre du partage
Un détail de l’organisation en dit long. Pour annoncer l’événement, les organisateurs avaient conçu une bannière et invité les blogueurs à l’afficher sur leur site. Une quarantaine l’ont fait, et les archives en remercient explicitement les auteurs.
Cette mécanique nous paraît aujourd’hui laborieuse, et elle l’était : il fallait récupérer une image, modifier le code de son blog, publier la modification. Il n’existait pas de bouton pour cela.
Mais ce coût d’entrée produisait un effet qu’on a perdu. Afficher la bannière était un geste délibéré, qui engageait l’espace de sa propre publication. Personne ne le faisait par réflexe. Le signal valait donc quelque chose, précisément parce qu’il coûtait un effort. Les mécanismes de partage contemporains, optimisés jusqu’à ne plus demander qu’un geste du pouce, ont rendu le signal abondant et par conséquent moins informatif.
Il y a là un principe général, qui ne concerne pas que les bannières : la valeur d’un signal est liée à son coût de production. Les plateformes ont passé vingt ans à réduire ce coût, et s’étonnent que les signaux ne veuillent plus dire grand-chose.
Ce que les archives conservent, et ce qu’elles perdent
Les pages subsistantes se lisent étrangement. Elles sont presque entièrement logistiques : l’adresse, l’heure, le fait que le vestiaire et les consommations sont à la charge des participants, l’annonce d’un tirage au sort, la promesse de parler des partenaires le lendemain.
Elles ne contiennent presque aucune réflexion. C’étaient des convocations, pas des articles. On y sent l’urgence de l’organisation, les relances, la crainte que personne ne vienne, puis le soulagement du bilan.
C’est précisément ce qui leur donne de la valeur documentaire. Un texte réfléchi sur l’état de la blogosphère en 2007 nous apprendrait ce que son auteur voulait qu’on retienne. Une liste de consignes pratiques nous apprend comment les choses se passaient réellement. Les archives les plus instructives sont rarement celles qui ont été écrites pour durer.
Cette fragilité documentaire est un problème général, dont nous avons discuté les mécanismes dans un entretien consacré à la conservation du web. Les hébergeurs ferment, les noms de domaine expirent, les plateformes suppriment leurs archives sans préavis ni possibilité d’export. Une publication de plusieurs années peut disparaître intégralement en une opération de maintenance. Les archives du web constituent souvent le seul recours, et leur couverture est partielle par nature : elles capturent ce qu’elles ont eu le temps de visiter.
La professionnalisation, et ce qu’elle a coûté
Le vocabulaire des archives contient un indice qu’on ne lit bien qu’après coup. On y trouve des partenaires, des mini-présentations de marques, des lots à distribuer, une bannière à relayer. L’événement était gratuit pour les participants parce que des entreprises le finançaient.
Ce n’est pas un reproche : il faut bien payer la salle. Mais c’est le début d’un mouvement. L’année 2007 se situe à peu près au moment où les auteurs de blogs cessent d’être uniquement des amateurs écrivant le soir, et commencent à être identifiés comme un canal de communication. La suite est connue : professionnalisation, contenus rémunérés, métiers dédiés, et finalement absorption de la fonction par des plateformes qui l’industrialisent.
Ce qui s’est perdu dans ce passage est difficile à nommer sans tomber dans la déploration. Disons ceci : un blog personnel de 2007 était illisible pour un moteur de recommandation, parce qu’il parlait de tout et de rien selon l’humeur de son auteur. Cette incohérence était sa qualité. Les formats actuels récompensent la spécialisation et la régularité, qui sont des vertus professionnelles mais des contraintes esthétiques.
Pourquoi nous reprenons ce fil
Ce site reprend un nom de domaine, pas une publication. Les textes de 2007 appartiennent à leurs auteurs et portent sur des produits disparus depuis longtemps ; aucun n’est republié ici.
Ce que nous reprenons est l’idée de départ, qui tient dans la phrase par laquelle le site d’alors se présentait : une attention portée au croisement entre les technologies, le design et le luxe. Formulée en 2007, cette intention paraissait presque provocante. Elle décrit aujourd’hui un pan entier de l’industrie, ce qui donne rétrospectivement raison à ceux qui l’avaient formulée.
Le site d’alors comptait d’ailleurs une rubrique « Geek » et une rubrique « Chic », placées côte à côte dans son menu. La dualité que porte le nom de domaine était déjà sa structure éditoriale. Nous l’avons simplement redistribuée en quatre rubriques, dont Culture et Style sont les héritières les plus directes.
Ce qui reste
Il subsiste de cet épisode quelques pages d’archives, une poignée de faits datés et une leçon qui n’a rien d’original mais qu’on oublie régulièrement : les communautés en ligne ont besoin de se voir. Toutes les formes de sociabilité numérique qui ont suivi, forums, salons de discussion, serveurs communautaires, réseaux de création, ont fini par organiser leurs propres rencontres physiques. Chaque fois comme si l’idée était neuve.
Le reste a disparu, et cette disparition est la règle plutôt que l’exception. C’est une raison suffisante pour écrire de temps en temps sur ce qui a précédé, pendant qu’il en reste quelque chose à lire.



