Ce domaine hébergeait en 2007 un site qui comptait, parmi ses rubriques, un « Glossaire », ainsi qu’une rubrique « Geek » et une rubrique « Pas Geek ». La distinction amusait à l’époque : il fallait trancher, et la frontière valait la peine d’être discutée.
Elle ne vaut plus grand-chose aujourd’hui, et c’est le point de départ de ce relevé. Le vocabulaire technique a une propriété qui le distingue du vocabulaire scientifique : il circule hors de son milieu d’origine. Il passe du laboratoire au grand public, change de sens en chemin, et finit parfois par désigner l’inverse de ce qu’il désignait. Voici quinze cas, par ordre alphabétique, parce qu’aucun autre ordre ne serait honnête.
Bug
Le mot désigne en anglais un insecte, et son usage technique est attesté bien avant l’informatique : les ingénieurs du dix-neuvième siècle parlaient déjà de bugs pour les défauts d’un montage électrique. L’anecdote du papillon de nuit retrouvé dans un relais d’ordinateur, souvent présentée comme l’origine du terme, est postérieure à cet usage ; elle en est une illustration plaisante, pas l’acte de naissance.
Le glissement contemporain est ailleurs. Dans l’usage courant, « bug » désigne désormais tout comportement imprévu, y compris celui qui résulte d’une décision délibérée. Quand un service modifie ses conditions et que l’interface devient plus pénible, les utilisateurs parlent de bug. Ce n’en est pas un : c’est une intention. La confusion arrange tout le monde sauf l’utilisateur.
Chic
Le mot n’a rien de technique, et c’est précisément pourquoi il figure ici. Son association à la culture informatique a longtemps relevé de l’oxymore volontaire. Un ouvrage paru en 2005 sous le titre Geek Chic jouait de ce contraste, et ce domaine en reprenait l’idée en 2007 avec une rubrique du même nom.
L’oxymore a cessé d’en être un. La question n’est plus de savoir si les deux mots peuvent coexister, mais de distinguer ce qui relève du style de ce qui relève du costume — question que nous traitons dans la rubrique Style.
Cloud
Le nuage des schémas d’architecture réseau servait à désigner la partie dont on ne voulait pas parler : au-delà de cette limite, ce n’est plus notre problème. On dessinait un nuage pour signifier une délégation.
Le terme a conservé cette fonction tout en inversant sa valeur. Ce qui était une zone d’ignorance assumée est devenu un argument de vente. La délégation demeure, mais elle est désormais présentée comme un bénéfice, et la question de savoir où se trouvent physiquement les données reste aussi floue qu’elle l’était sur les schémas.
Geek
Le mot désignait en anglais américain un artiste de foire chargé des numéros répugnants, puis, par extension, un marginal. Il a servi d’insulte scolaire pendant des décennies avant d’être retourné par ceux qu’il visait, selon un mécanisme classique de réappropriation.
La troisième étape est moins racontée : l’absorption commerciale. Une fois devenu valorisant, le terme a été appliqué à tout produit nécessitant une explication. Il ne distingue plus rien. Un mot qui désigne tout le monde cesse de désigner quelqu’un, et c’est le sort qu’il a connu en une vingtaine d’années.
Hacker
Le sens d’origine, documenté dans les milieux universitaires américains des années soixante, désigne quelqu’un qui détourne un système de son usage prévu, par curiosité et par goût de l’élégance de la solution. Il n’est pas question d’effraction mais d’ingéniosité.
L’usage médiatique a imposé le sens criminel au point de rendre l’autre inaudible. Les intéressés ont tenté d’imposer une distinction terminologique entre le bricoleur et le malfaiteur ; elle n’a jamais pris hors de leur milieu. C’est un cas net de perte sémantique : la langue courante a gagné un synonyme de « pirate informatique » et perdu le seul mot qui désignait une forme d’intelligence pratique.
Intelligence artificielle
L’expression est née dans un cadre académique au milieu des années cinquante, pour nommer un programme de recherche. Elle était déjà discutable à l’époque, et plusieurs de ses fondateurs ont regretté le mot « intelligence », trop chargé.
Son destin illustre un phénomène général : une expression forgée pour un usage spécialisé devient un argument commercial, puis un mot-valise. Il arrive aujourd’hui qu’elle désigne un simple arbre de décision. Le mot ne dit plus rien de la technique employée, seulement de l’intention de celui qui l’emploie.
Nerd
Souvent confondu avec geek, le terme en diffère par la nuance. Il met l’accent sur le savoir et l’application scolaire, là où geek insiste sur la passion et l’obsession. Un nerd sait ; un geek collectionne.
La distinction résiste mal en français, où les deux mots ont été importés simultanément, sans leur histoire. C’est une perte mineure mais réelle : l’anglais dispose de deux outils, le français d’un seul employé pour deux usages.
Nuage
Voir Cloud. Le mot français a suivi exactement la même trajectoire que son équivalent anglais, en gardant la même fonction : désigner ce dont on ne veut pas parler en détail. Nous revenons sur cette façon qu’a la fiction de fournir les mots de l’industrie dans un article consacré au vocabulaire technique.
Plateforme
Le mot désignait une base technique sur laquelle d’autres construisent : un système d’exploitation, un environnement de développement. Un sens précis, presque architectural.
Il s’applique désormais à tout service en ligne comptant des utilisateurs. Le glissement n’est pas innocent : se dire plateforme, c’est se présenter comme un support neutre plutôt que comme un éditeur, avec les conséquences juridiques que cette distinction emporte. Un mot d’ingénierie est devenu une position dans un débat réglementaire.
Spam
L’origine est un sketch télévisé britannique où le nom d’une marque de viande en conserve est répété jusqu’à l’absurde, couvrant toute autre conversation. Le terme a été repris dans les premiers réseaux pour désigner les messages répétitifs qui saturent un espace d’échange.
C’est l’un des rares cas où le sens est resté stable depuis quarante ans. La raison tient sans doute à la précision de la métaphore d’origine : elle décrit moins le contenu que la saturation.
Streaming
Le mot décrit une technique, la lecture d’un flux au fur et à mesure de sa réception, par opposition au téléchargement préalable. Une définition purement opératoire.
Il désigne aujourd’hui un modèle économique, celui de l’accès par abonnement sans possession. Le glissement a une conséquence pratique considérable : une bibliothèque en flux peut perdre des titres sans préavis, puisque rien n’a été acquis. La technique n’imposait pas ce modèle, elle l’a seulement rendu commode.
Troll
Le terme vient du vocabulaire de la pêche, où trolling désigne la pratique consistant à traîner une ligne appâtée pour voir ce qui mord. L’homonymie avec la créature nordique a fait le reste et a durablement orienté les illustrations.
Le sens d’origine était donc précis : le troll ne cherche pas à nuire mais à provoquer une réaction. Les communautés qui ont eu à gérer ce comportement en premier, et qui en ont tiré des pratiques de modération, sont celles des forums et des salons de discussion. Dans l’usage courant, il désigne désormais toute personne désagréable en ligne, ce qui recouvre des comportements très différents, du plaisantin à l’auteur de harcèlement. Confondre les deux complique le travail de modération, qui aurait besoin de les distinguer.
Viral
L’analogie épidémiologique décrit une propagation en chaîne, chaque personne touchée en contaminant plusieurs autres. Comme modèle de diffusion, elle a une certaine justesse.
Elle a cependant une implication qu’on préfère ignorer : dans son sens propre, un virus nuit à son hôte. L’emploi publicitaire du terme conserve la mécanique et évacue le désagrément. Rares sont les secteurs qui revendiquent avec autant d’enthousiasme une métaphore de la maladie.
Vintage
Emprunté au vocabulaire du vin, où il désigne un millésime, donc une année identifiée et une qualité attestée. Rien à voir avec l’ancienneté seule.
Appliqué aux objets techniques, il a perdu l’idée de millésime pour ne garder que celle d’âge, et sert indifféremment à qualifier un boîtier photographique remarquable et un appareil médiocre devenu simplement vieux. Dans le domaine des objets dont nous parlons dans la rubrique Objets, la distinction mériterait d’être maintenue : tous les anciens ne sont pas des millésimes.
Virtuel
Le mot philosophique désigne ce qui existe en puissance sans être actualisé, par opposition au réel. Un sens ancien et précis.
L’informatique l’a employé pour ce qui est simulé, puis l’usage courant en a fait un synonyme de « faux » ou de « sans importance ». De là l’opposition, toujours répétée et toujours fausse, entre la vie virtuelle et la vraie vie. Les relations qui se nouent en ligne sont réelles, les sommes qu’on y perd aussi.
Web
Abréviation de World Wide Web, qui désigne un système de documents liés fonctionnant sur internet. Le web n’est donc pas internet : il en est une application, au même titre que la messagerie électronique.
La confusion est générale et sans grande conséquence pratique, à une exception près. Elle rend inintelligible le fait que l’on puisse réguler l’un sans réguler l’autre, et masque la couche d’infrastructure sous la couche d’usage. Les discussions publiques sur « internet » portent presque toujours sur quelques services du web.
Ce que ce relevé suggère
Une régularité se dégage. Les mots perdent en précision ce qu’ils gagnent en diffusion, et ce mouvement est irréversible : aucune campagne n’a jamais rendu à « hacker » son sens d’origine.
La seconde régularité est moins neutre. Plusieurs de ces glissements servent les intérêts de quelqu’un. Appeler bug une décision délibérée, se dire plateforme pour n’être pas éditeur, nommer intelligence un arbre de décision : ce sont des commodités rhétoriques. Savoir d’où viennent les mots ne fait pas gagner un débat, mais permet au moins de voir où il se déplace.



