On répète volontiers que tel auteur avait « tout prévu ». La démonstration s’appuie toujours sur les mêmes quelques pages, soigneusement extraites d’œuvres qui en comptent des milliers, et passe sous silence les villes sous cloche, les voitures volantes et les colonies martiennes qui n’ont jamais vu le jour. Le tri est fait après coup, par ceux qui connaissent la réponse.

L’influence réelle de la science-fiction sur la technique est à la fois plus modeste et plus profonde. Elle ne tient pas dans ses prédictions mais dans son vocabulaire : elle a fourni les mots avec lesquels des ingénieurs ont ensuite nommé ce qu’ils construisaient, et un mot n’est jamais neutre.

Rendre une idée pensable

Avant de construire quelque chose, il faut pouvoir se le représenter : c’est une des façons dont la Culture agit sur la technique, et non l’inverse. C’est la fonction qu’assure un récit, et elle précède la faisabilité technique de plusieurs décennies.

Une machine qui parle, un réseau qui relie toutes les bibliothèques, un objet qui reconnaît son propriétaire : ces images ont circulé longtemps avant que quiconque sache les réaliser. Quand la technique est devenue possible, le problème n’était plus de concevoir l’idée mais de l’exécuter, et ce n’est pas le même travail. L’imaginaire avait fait sa part, qui consiste à transformer une absurdité en objectif.

Cette fonction explique aussi les échecs. Beaucoup de projets techniques ont visé une image de fiction plutôt qu’un besoin, et ont produit des objets impeccablement conformes à un rêve dont personne n’avait l’usage. Le robot humanoïde domestique en est l’exemple le plus constant : il figure dans les récits depuis un siècle, il a été tenté sous d’innombrables formes, et la plupart des tâches qu’il devait accomplir sont finalement assurées par des appareils spécialisés qui ne ressemblent à rien.

Les récits fournissent les images mentales avec lesquelles on construit ensuite.
Les récits fournissent les images mentales avec lesquelles on construit ensuite.

Le vocabulaire, cheval de Troie

C’est dans la langue que l’influence est la plus nette, et la plus difficile à défaire.

Quand une équipe construit quelque chose qui n’existait pas, elle doit le nommer, souvent dans l’urgence, et elle puise dans ce qu’elle connaît. Les mots disponibles sont ceux des récits que ses membres ont lus. Le terme s’installe, il passe dans la documentation, puis dans la presse, puis dans l’usage courant, et à ce stade il est irréversible.

Le problème est qu’un mot emprunté à un récit transporte le récit avec lui. Il arrive avec ses connotations, ses promesses et ses menaces, qui n’ont rien à voir avec la technique qu’il désigne. Nommer un dispositif d’après un objet de fiction revient à lui attribuer par avance les propriétés de cet objet, y compris celles qu’il n’a pas.

Mot emprunté Ce qu’il promet Ce que la technique fait réellement
Intelligence Une faculté mentale Un calcul statistique sur des données
Nuage Un ailleurs léger et sans lieu Des bâtiments climatisés très localisés
Mémoire Un souvenir qui se conserve Un support qui se dégrade et s’efface
Virus Une contamination subie Le plus souvent un fichier qu’on a ouvert soi-même

L’exemple le plus massif est le mot « intelligence », accolé à « artificielle » dans un contexte académique, pour nommer un programme de recherche. Plusieurs des fondateurs du domaine ont par la suite regretté ce choix, trop chargé et trop engageant. Le mot a néanmoins gagné, et il structure depuis des décennies une discussion publique où l’on débat des qualités mentales d’un système en vertu de son seul nom.

Ce que la fiction a mal préparé

Il y a un angle mort plus instructif que les prédictions réussies, et il recoupe ce que nous observons à propos du logiciel comme partie de l’objet. Les récits ont massivement imaginé la puissance et très peu la dépendance.

Les machines de la fiction classique tombent en panne, sont détruites ou se retournent contre leurs créateurs. Elles ne cessent presque jamais de fonctionner parce qu’une entreprise a arrêté un service. Pourtant, c’est devenu le mode d’extinction le plus courant des objets techniques contemporains : non pas la panne, non pas la révolte, mais l’arrêt d’un abonnement serveur décidé dans une réunion. Nous développons cette question dans la rubrique Objets, où elle a des conséquences très pratiques sur ce qu’il faut regarder avant d’acheter.

De même, la fiction a abondamment imaginé la surveillance par un pouvoir central et très peu la collecte diffuse, consentie, réalisée par des services que les gens choisissent et apprécient. Le modèle disponible dans l’imaginaire était celui de l’œil unique ; la réalité a pris la forme d’une multitude d’yeux auxquels on sourit volontiers.

Cet écart compte, parce que les mots dont nous disposons pour discuter de ces sujets viennent du modèle ancien. Nous débattons de surveillance avec un vocabulaire conçu pour un État policier, alors que les mécanismes en cause sont commerciaux et volontaires. L’outil de pensée est désaligné de son objet.

La circulation inverse

Le mouvement n’est d’ailleurs pas à sens unique, et c’est la partie la plus amusante du dossier.

Des auteurs de fiction s’inspirent de l’état réel de la recherche, parfois en conseillant directement des équipes techniques. Des entreprises embauchent des auteurs pour imaginer des usages. Les objets de fiction sont dessinés par des designers qui travaillent aussi pour l’industrie, de sorte que les appareils des films ressemblent aux produits en cours de conception, qui ressemblent ensuite aux appareils des films suivants.

Un roman ancien vaut moins par ce qu'il a deviné que par ce qu'il révèle de son époque.
Un roman ancien vaut moins par ce qu'il a deviné que par ce qu'il révèle de son époque.

Cette boucle produit une homogénéité esthétique remarquable : il est devenu difficile de distinguer, sur une image fixe, un objet réel d’un accessoire de tournage. Les deux mondes se copient avec assez de constance pour que la question de l’antériorité perde son sens.

Lire autrement

Tout cela n’enlève rien au plaisir de ces récits ; cela déplace seulement ce qu’on y cherche.

Un roman de science-fiction ancien ne vaut pas par ce qu’il a deviné. Il vaut par ce qu’il révèle des préoccupations de son époque : ce qui faisait peur, ce qui paraissait souhaitable, ce qui ne venait à l’esprit de personne. Les absences y sont aussi instructives que les présences, et souvent plus.

C’est la même manière de lire que nous appliquons aux objets techniques anciens dans la rubrique Culture : non pas comme des brouillons de ce que nous avons aujourd’hui, mais comme des réponses complètes à des questions qui n’étaient pas les nôtres.